Prométhée entre les mains des spécialistes

Dès l’arrivée de Prométhée enchaîné au musée Fabre, déposé par l’État en 1917, le conservateur André Joubin souligne l’extrême fragilité de l’objet et le danger qu’il y aurait à l’exposer dans nos galeries, avertissant qu’il suffit d’y toucher pour le briser. Depuis, l’œuvre en terre cuite a subi plusieurs restaurations. Trois interventions anciennes et successives ont été repérées, caractérisées par l’utilisation de plâtre ou d’enduits de teintes différentes : enduit jaune, plâtre blanc et enduit rose, tous ont été utilisés pour effectuer des réfections, des comblements ou des consolidations. Les cassures ont été enduites plusieurs fois de façon débordante, avec des matériaux inadaptés, et toutes les zones d’ouverture, visible de face, ont été obturées. Ces interventions ont mal vieilli et il était devenu impératif de purifier cette sculpture et de la restaurer à nouveau avec des matériaux adéquats, conformes aux normes de conservation-restauration.  

En 2013, la sculpture de Villeneuve a fait l’objet d’une importante restauration qui a permis de retrouver la surface originale de l’œuvre. Sa structure en terre cuite, renforcée par des tiges métalliques, a été analysée par un scanner au Centre de Radiologie et de Physiothérapie de la Clinique du Parc à Castelnau-Le-Lez, sous la direction du Dr Samuel Mérigeaud, radiologue, spécialisé dans l’étude des œuvres par imagerie 3D. En 2011, le Dr Mérigeaud avait déjà réalisé pour le musée Fabre l’analyse de Neptune , du sculpteur florentin Baccio Bandinelli.

Vue générale avant restauration. Crédit photo : S. Kessler / D. Masson, restauration d'art
Image 3D du scanner, Clinique du Parc, Dr Samuel Mérigeaud
Coupe 1, scanner, Clinique du Parc, Dr Samuel Mérigeaud
Coupe 2, scanner, Clinique du Parc, Dr Samuel Mérigeaud

                       

Crédit photo : S. Kessler / D. Masson, restauration d'art

Le façonnage de Prométhée enchaîné

Prométhée enchaîné est une sculpture conçue comme une ronde-bosse. Toutefois, le revers a été évidé pour éviter une masse trop importante et prévenir l’apparition de fentes lors du séchage et de la cuisson. La terre a été modelée « à la boulette » et aux colombins. Une armature principale en bois et des armatures secondaires au bout desquelles de petits papillons de bois étaient maintenus par des fils de fer, ont été mis en place pour que la terre ne s’affaisse pas lors du modelage. Des tiges métalliques ont été insérées dans la terre fraîche, pour maintenir les parties en extension. De nombreuses traces de mirettes gradinées de tailles variées et des empreintes digitales sont visibles sur la surface. Les traces sont importantes sur le tronc d’arbre et sur l’aigle alors que la surface du corps de Prométhée a été plus lissée. L’œuvre a probablement été moulée avant cuisson puisque des incisions ménagées dans la terre fraîche et destinées à la réalisation des différentes pièces du moule ont été repérées sur la surface de l’œuvre. Elle a été, peut-être dès l’origine, recouverte d’une patine de teinte brun vert destinée à imiter le bronze. Elle n’a pas été apposée au revers de l’œuvre.

Scanner, Clinique du Parc, Dr Samuel Mérigeaud

Prométhée enchaîné examiné au scanner

Le scanner confirme la présence des éléments métalliques qui composent l’armature. Ronds ou quadrangulaires, ces fers maintiennent les parties en extension comme l’aile gauche de l’aigle, le pied droit de Prométhée et son bras droit, aujourd’hui manquant. Les clous et vis de maintien qui consolident la jonction entre le socle en bois et la sculpture, sont clairement visibles. L’imagerie laisse apparaître les fantômes des éléments en bois qui se sont consumés lors de la cuisson de la terre (a) . Elle permet d’observer, sur certaines zones, que la terre a été insuffisamment pressée lors du modelage, créant ainsi des poches d’air (b) .

Le but de l’examen au scanner était d’identifier les armatures métalliques d’origine et leur état de conservation pour pouvoir remplacer les tiges corrodées et assurer la bonne stabilité structurelle de l’œuvre.

Les interventions de restauration

Les renseignements techniques sont tirés du rapport de restauration établi par Sabine Kessler et Delphine Masson qui ont réalisé le traitement de la sculpture.

Nettoyage de l’œuvre et élimination des bouchages ou restitutions

La patine, empoussiérée et encrassée, présentait un aspect terne et très hétérogène. L’intervention consista en un nettoyage de l’oeuvre. Les anciennes retouches de patines, trop opaques ou devenues vert bleu vif en raison de l’altération du cuivre des pigments verts, ont été éliminées.

Les nombreux bouchages ou restitutions à l’aide de plâtre ou d’enduits de teintes différentes, présents sur la face sculptée de l’œuvre, ont été éliminés. Cette opération a permis de retrouver la surface originale de la sculpture et de mettre au jour des fentes, fissures ou éclats cachés par ces enduits largement débordants et grossiers. Grâce à ces dégagements, l’œuvre a été allégée et a retrouvé son aspect ajouré original.

L’arrière de la sculpture était recouvert d’une succession de bouchages que l’on pensait, à tort, nécessaire à sa consolidation. A la suite du retrait des différents enduits ou plâtres, le revers pouvait sembler fragilisé. Des fentes ou fissures parfois d’un centimètre de large parcouraient verticalement et horizontalement la sculpture. Cette fragilité n’était qu’apparente car en réalité il s’agit de fentes de cuisson, parfaitement stables.

Crédit photo : S. Kessler / D. Masson, restauration d'art

Démontages

La moitié de l’aile gauche et le pied droit ont été démontés, les armatures métalliques ont dû être sciées. Les plans de cassures n’étaient plus jointifs, il était difficile d’assurer un bon collage dans ces conditions. Le cou du vautour a été démonté. Son emplacement et son orientation n’étaient pas corrects. En effet, des réfections au plâtre avaient rallongé le cou.

Collages et goujonnages

L’aile a été correctement replacée. Elle a été fixée par l’insertion de deux goujons carrés en laiton, de 0,3 cm de côté. Les restaurateurs ont réalisé des percements pour les introduire dans la faible épaisseur de l’aile. L’ensemble a été rigidifié par de la résine époxy chargée de microballons de verre.

Crédit photo : S. Kessler / D. Masson, restauration d'art
Crédit photo : S. Kessler / D. Masson, restauration d'art
Crédit photo : S. Kessler / D. Masson, restauration d'art
Crédit photo : S. Kessler / D. Masson, restauration d'art

Le pied droit de Prométhée et le cou de l’aigle ont été recollés avec de la résine. Des goujons en fibre de verre ont permis d’assurer le maintien de ces éléments.

Reconstitutions volumétriques et retouches

Il a été choisi de reconstituer de manière illusionniste certains éléments manquants : des orteils du pied droit et une partie inférieure au niveau du rocher. Les fentes, lacunes ou éclats importants ont été bouchés ou reconstitués.

Les retouches illusionnistes de la patine visent à masquer les lacunes et à réintégrer les bouchages ou parties reconstituées. Elles permettent de redonner une unité à la patine d’aspect bronze.

La teinte très claire et rosée des plans de cassures, qui contrastaient très fortement avec la patine bronze, ont été atténuées à l’aquarelle afin que la lecture des volumes ne soit pas perturbée par ces zones.

Crédit photo : S. Kessler / D. Masson, restauration d'art
Crédit photo : S. Kessler / D. Masson, restauration d'art
Crédit photo : Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole - photographie F. Jaulmes

Pose d’une couche de protection finale

Une couche de cire a été étendue sur toute la surface à l’exception du revers, puis lustrée après séchage. Elle permet non seulement de redonner une profondeur et un satiné à la surface mais permet également d’éviter la pénétration des poussières dans le matériau.

Un exemplaire en bronze de Prométhée enchaîné , de dimensions similaires, est conservé à la Art Gallery of Hamilton , au Canada. Il appartient à la collection Joey et Toby Tanenbaum. Ce bronze offre une vision intégrale du corps de Prométhée. L’avant-bras droit du Titan, cassé et manquant dans l’exemplaire en terre cuite, est ainsi documenté. 

Le supplice de Prométhée enchaîné

Dans la mythologie grecque, le Titan Prométhée créa les premiers hommes, les façonnant avec de la terre glaise et leur donnant l’apparence des Dieux. La déesse Minerve, protectrice des sciences et des arts, fut admiratrice de l’œuvre de Prométhée. Avec sa complicité, il entra secrètement dans l'Olympe et déroba aux dieux le feu sacré et le donna aux hommes avant de leur enseigner la métallurgie, l’écriture, l’art de bâtir, de guérir (Louis de Silvestre, La Formation de l'Homme par Prométhée aidé du secours de Minerve ). Le feu, considéré comme un élément divin, était indispensable à l'industrie humaine.

Irrité d’une telle tromperie, Zeus punit les hommes et leur bienfaiteur. Il envoya sur terre la belle Pandore qui déchaîna toutes les calamités en ouvrant l’urne qui les renfermait. Les maux et les crimes se répandirent alors dans le monde. Quant à Prométhée,Zeus lui infligea un terrible supplice : il fut enchaîné par Vulcain à un rocher, dans les montagnes du Caucase, et condamné le jour à se faire dévorer le foie par un aigle (Anonyme, Le vautour rongeant le foie de Prométhée en présence de Mercure ). Chaque nuit, son foie repousse, rendant son supplice éternel.

Jacques Louis Robert Villeneuve (Bassan 1865 – Paris 1933)
Prométhée enchaîné
Vers 1900
Terre cuite patinée
H. 111 (avec socle), H. 97 (sans socle) x L. 74 x P. 35 cm

S.b. sur le rocher : J. Villeneuve

Dépôt de l'État, 1917. Inv. D17.2.1

Né à Bassan dans l'Hérault, Jacques Villeneuve fut élève à l'École des Beaux-Arts à Paris où il reçoit l’enseignement de Gabriel-Jules Thomas (1824-1905) et de son compatriote Antoine Injalbert (1845-1933). En 1897, il devient Sociétaire des Artistes Français et réalise en 1900 l’ Art Industriel , une sculpture en pierre du Grand Palais construit pour l’Exposition universelle et commandé par l’État. Jacques Villeneuve reçoit plusieurs distinctions aux Salons, dont une médaille de 1 ère classe en 1904. Cette année-là, il expose le marbre Marsyas , acquis en 1905 par l’État et envoyé à Montpellier. Dès lors, l’œuvre est placée dans le Jardin de l’Esplanade et s’y trouve toujours. Les villes de Béziers ( Marsyas , en plâtre exposé au Salon de 1899), Bédarieux ( Monument Ferdinand Fabre , 1905), Montblanc ( La République , 1904), Montpellier ( Monument Gustave Foëx , 1910) conservent plusieurs œuvres du statuaire.